A quoi joue la France?
Malgré le ballet diplomatique de ces dernières semaines entre Ankara et Paris et en dépit de tout bon sens, la proposition de loi de la députée UMP de Marseille Valérie Boyer a finalement été adoptée par l’assemblée nationale ce jeudi 22 mars 2011. Cette “loi” qui vise à sanctionner les États coupables aux yeux de la France de négation de génocide dont celui arménien de 1915 est sujet à controverse, pour plusieurs raisons.
En effet, pourquoi les parlementaires français sont-ils autorisés à se prononcer sur des faits qui appartiennent à l’histoire de l’Asie mineure et où il n’y a eu aucune implication ou participation de la France?
On se souvient encore avec un sourire(gêné) d’une loi semblable qui avait été voté en 2001 dans des circonstances similaires et qui n’avait jamais été validé par le Sénat. Cela voudrait-il dire que cette photocopie de la loi de 2001 est vouée à disparaître elle aussi dans les tiroirs poussiéreux de la République française ? Est-elle, elle aussi, condamnée au sort d’affichette électorale dans le but de redorer le blason d’un candidat de la droite à la peine dans les sondages face à son rival socialiste?
On serait tenté de le croire, tant l’occasion est belle. Trop belle même au goût de certains analystes. “C’est purement un effet d’affichage” a dénoncé François Hollande qui souligne par ailleurs qu’il s’agit d’une “opération électorale” de Nicolas Sarkozy.
Le vainqueur des primaires socialistes n’est pas le seul à s’indigner de l’adoption de cette loi controversée, plusieurs personnalités politiques françaises s’en sont offusquées, à l’instar de Robert Badinter, l’ancien président socialiste du Conseil constitutionnel qui déjà en 2001 avait souligné le caractère anticonstitutionnel du texte.
Et comme on pouvait s’y attendre, les conséquences de la loi Boyer ne se sont pas faites attendre.
D’ores et déjà son adoption a entrainé la suspension de la coopération politique et militaire entre la Turquie et la France, sans compter les innombrables retombées négatives au plan économique. D’ailleurs, le groupe Areva qui envisageait de rebondir de l’autre côté du Bosphore pourrait se voir interdit d’accès au juteux marché turc, alors qu’il se trouve justement dans une passe difficile consécutive à la crise de la dette qui secoue l’union européenne. Et qui peut prédire de quoi demain sera fait? Serait-ce une bonne chose si les entreprises françaises se voyaient écartées des marchés turcs?
Laissons de côté les questions économiques et penchons-nous un peu plus sur le caractère ironique de la loi. Réponse du berger à la bergère, la Turquie par la voie de son premier ministre Recep Tayyip Erdogan n’a pas tardé, à son tour, à accuser la France de génocide en Algérie, estimant que “15 % de la population algérienne a été massacrée par les français à partir de 1945“. Et ce n’est pas faux. Bien au contraire! les chiffres sont peut-être contestables mais non les faits. Le FLN n’a pas manqué d’applaudir le discours du premier ministre turc tout comme l’Arménie a salué le “geste” de la France.
Tout le monde sait ce que la France a commis en Algérie, en matière d’exécutions sommaires, de massacres, de tortures, de viols et d’atrocités en tout genre par l’entremise de ses soldats, déterminée à maintenir le pays au sein de la mère patrie. En énumérer la liste ici serait fastidieux. Et pourquoi pas ne pas voter une loi condamnant le génocide algérien par la France? Un proverbe wolof dit qu’il vaudrait mieux en toute occasion soigner sa propre plaie d’abord plutôt que celles des autres. Ce qui s’est passé entre la Turquie et l’Arménie concerne la Turquie et l’Arménie et ce qui s’est passé entre la France et l’Algérie concerne la France et l’Algérie.
La liste des génocides potentiellement commises par l’ex-puissance coloniale française risque d’être très très longue si les historiens s’avisaient un jour de s’y atteler…enfin. Puisque de Dakar à Brazzaville, du Liban au Maroc et de l’Annam à la Polynésie française, sans oublier les autres anciennes colonies éparses, les missions “civilisatrices” de la France ont été responsables d’innombrables massacres et autres exactions qui peuvent être qualifiés logiquement de génocides.
Au lendemain de la deuxième guerre mondiale, tous les mouvements nés dans les colonies françaises pour réclamer plus de droits et de libertés ont été écrasés dans le sang: Setif (mai-juin 1945), Haiphong (1946), Madagascar et Casablanca(1947) et Côte-D’ivoire (1949-1950). Sans oublier le tristement célèbre massacre de Thiaroye en 1944 perpétrés sur des tirailleurs sénégalais, des héros de guerre, qui n’avaient eu que le seul tort de réclamer leurs primes !
Et le génocide rwandais dans tout ça ?
Le député UMP Michel Diefenbacher résume habilement ce dilemme:”Que dirions-nous, nous français, si un autre pays venait nous dire ce qu’il faut penser du massacre des vendéens sous la convention et nous menacer de sanctions si nous pensions autrement“.
Muhammad Mustapha Ndiaye
