De la naissance à la mort, l’être humain est en perpétuel construction. Parallèlement à l’évolution physique qui mène le corps humain jusqu’aux sommets de la force pour la précipiter ensuite lentement vers la déchéance, la maturation de l’esprit constitue l’aspect le plus essentiel de la vie. Du premier cri que nous poussons à notre entrée dans ce monde jusqu’au crépuscule de notre existence, notre esprit se modèle sans cesse, comme une oeuvre d’art dont le sculpteur serait un éternel susceptible insatisfait.
De prime abord, on découvre un univers idéal, plein de couleurs et de sons où l’on découvre et se découvre sans cesse, tant notre prime conscience enfantine est perpétuellement mise en éveil par la nouveauté. L’enfant a soif d’apprendre et il brûle de découvrir les recoins cachés de ce monde dont il ignore tout encore. Ce n’est pas pour rien que nos petits bambins turbulents cassent tous ce qui leur tombe sous la main, dénichent avec une savante curiosité les trésors que nous tentons vainement de soustraire à leur attention et prennent un malin plaisir à dévisager les inconnus qui pour eux ont l’attrait des petits hommes verts qui peuplent nos films de science-fiction. Puis, l’enfant grandit et ô stupeur découvre petit à petit que les grandes personnes peuvent se montrer très méchantes et que tout n’est pas rose dans leur petit univers douillet. Il comprend progressivement que son action ainsi que sa parole sont limitées par un règlement qu’il juge arbitraire et qu’en réalité ce monde là est aussi un univers de douleur et de souffrance qui n’a rien à voir avec le décor enchanté des contes de fée. Il découvre alors qu’il peut se blesser en touchant ce petit animal rouge et flamboyant qu’on nomme feu avec terreur ou en mettant le doigt dans cette prise électrique dont il ne comprend pas trop bien le fonctionnement. Bref, il se rend compte que le danger est partout et qu’il existe un certain nombre de choses ou de personnes qui ont le pouvoir de le priver de son bien-être. Néanmoins, Papa est toujours là pour taper sur les doigts de tous ceux qui voudraient lui faire du mal et Maman reste toujours la personne la plus douce au monde, l’ange gardienne qui veille sur nos moindres désirs et qui éteint nos maigres chagrins d’enfant.
Donc le monde reste toujours ce paradis d’enfance où tous nos rêves sont possibles et où il existe une stricte séparation entre le bien et le mal. On ne se pose pas alors la question à savoir sur quoi reposent toutes nos certitudes. Car nos parents et notre entourage en général sont là pour pour nous prouver et nous garantir que comme l’obscurité existe par rapport à la lumière, il existe un mauvais et un droit chemin et deux forces essentielles qui se nomment le Bien et le Mal et que nous devons prendre garde de faire le mauvais choix en leur désobéissant.
Seulement, au fur et à mesure que nous gravissons les paliers scolaires, que notre intelligence s’accroît et que notre expérience se forge au contact de la réalité, nous sommes amenés progressivement à nous interroger sur certaines bizarrerie de l’existence. En effet, si le bien finit toujours par prendre le dessus et que le méchant est puni à la fin, pourquoi diable Mr Diop est-il allé en prison pour un crime qu’il n’a pas commis? Et surtout pourquoi la méchante dame qui confisque à chaque fois le ballon de football des gosses du quartier est-elle libre de s’en aller sans qu’il ne lui arrive jamais rien de fâcheux. Ce monde là n’est décidément pas si idéal qu’on le croirait, puisque les méchants peuvent s’en tirer à bon compte et les hommes de bien sombrer par un simple caprice de l’existence. Doit-on en conclure que le hasard est le maître de notre destin? “Peut-être pas” se dit le jeune enfant préoccupé, convaincu que ces accidents dans l’ordre immuable de l’univers ne sont que de simples contretemps qui ne remettent pas en cause la magie et la logique inébranlable de ce monde où tout s’explique.
Mais comme un fleuve en furie, les contre-exemples s’enchaînent et nous dévoilent la vie dans toute sa nudité insolente et dans tout sa crudité nauséeuse. On se rend compte avec stupeur que les grandes personnes qui étaient réputées infaillibles et moralement incorruptibles peuvent eux aussi déchoir et qu’il n’existe aucune perfection dans aucun cercle de la vie. Et le pire dans tout ça est que notre père, ce grand homme qui incarne le héros de notre enfance peut lui aussi être mis en difficulté. Après tout, il n’est qu’un homme parmi tant d’autre et on se prendre même à envier le voisin de classe pour qui sa maman attentionnée prépare chaque matin des beignets assaisonnés de sucre. Et une telle dont le père possède une magnifique voiture bleue avec laquelle il passe la prendre tous les jours.
La contingence est le premier miroir sur laquelle nous contemplons le vrai visage de l’existence, où nous découvrons sa futilité ainsi que la vanité de notre en-soi. Pourtant Dieu est toujours là haut, majestueusement ancré sur son trône de vérité comme le garant éternel de cet ordre divin qui à défaut de notre pitoyable désordre humain semble vouloir régenter la terre des hommes. Et pourtant, ni foudre ni éclairs ne déchirent les cieux pour venir s’abattre sur ces monstres avides de sangs qui déciment des humanités entières pour s’approprier des terres qu’ils ne sauront emmener nulle part avec eux et des richesses dont ils n’auront jamais le temps de jouir entièrement. Est-ce à dire qu’un feu dont le soleil lui-même ne serait qu’un malingre étincelle serait le lit de leur punition? C’est le silence complet du côté des morts et rien ne vient nous délivrer de ce doute affreux: reverra t-on jamais ceux que nous avons aimé? Mon Dieu, qu’il serait triste de devoir disparaître sans jamais renaître, cesser d’être pour se fondre dans le néant.
Avec l’âge, on comprend qu’on ne peut pas toujours faire le bien et que le mal est en chacun de nous, tapi comme une bête insidieuse prête à mordre sa proie à pleines dents. Certains suggèrent de se détourner de cette vie matérielle pour s’abîmer dans la contemplation de la face du Créateur qui nous garantirait une place meilleure dans ce paradis céleste décrit avec tant de voluptés par les livres saints. Mais mon esprit cartésien, apte à trouver que 1+1=2 se refuse à intégrer une logique dont le sens restera caché jusqu’au jugement dernier.
Tout est si incertain désormais qu’on se demande si la cloche que l’on vient d’entendre ne ferait pas partie de notre rêve. La stricte ambivalence entre le bien et le mal disparu, nous nous rendons compte que chaque lumière comporte sa part d’ombre et que chaque obscurité recèle un halo de lumière si mince soit-il. La croyance aux principes du bien devient une simple décision arbitraire et non un choix conscient; étant entendu que chacun possède sa propre conception des valeurs et que l’inné est un élément du mythe. Rien n’est fondé, tout reste à construire. Cela paraît si dérisoire qu’on se croirait dans un banal supermarché où on pourrait forger sa personnalité selon son bon vouloir.
Paraît-il, on peut se réfugier dans le mensonge ou le conformisme pour continuer à trouver un sens à ce monde dont le mécanisme nous échappe ? Tout est possible alors, pourvu que l’on soit suffisamment armé de mauvaise foi, ou d’une innocente candeur. Néanmoins, si la quête de la vérité est le but ultime de l’existence, devons-nous compartimenter notre raison pour intégrer dans notre psychisme des réalités inadaptées?

j’aime bien, c’est quelque chose d’intelligent ..enfin
Merci, c’est encourageant! Envoyé depuis mon téléphone Nokia